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Diviser pour mieux régner : Abou Dabi sème le chaos dans le Golfe

Habiles stratèges, les Émirats arabes unis jouent désormais un rôle central dans le Golfe. Ils ont notamment réussi à entraîner l’« allié » saoudien dans une crise qui leur permet de contrer l’influence qatarie tout en affaiblissant celle du royaume wahhabite.

Sous la direction de Mohammed Ben Zayed Al Nahyane, prince héritier d’Abou Dabi depuis que son frère Khalifa, président en titre, s’est mis en retrait après un accident cérébral en 2014, les Émirats arabes unis (EAU) ont adopté une politique agressive et ambitieuse. Ils sont notamment intervenus en Syrie, en Libye et au Yémen grâce au développement de ce qui est « sans conteste la meilleure armée du Golfe et peut-être la deuxième du Moyen-Orient après la Jordanie », selon Theodore Karasik, analyste géostratégique basé à Dubaï.

Les forces armées émiriennes disposent en effet de 65 000 personnels actifs. Estimé à 14,3 milliards de dollars en 2015, leur budget représente 5,34 % du PNB et les dépenses militaires les plus élevées de la planète. Si entre 1999 et 2003 les EAU étaient le 16e importateur mondial d’armes, ils occupaient la quatrième place entre 2011 et 2015, juste derrière l’Inde, la Chine… et l’Arabie saoudite.

Car ce petit État fédéral de 9 millions d’habitants, dont seulement 800 000 nationaux (les autres sont des travailleurs immigrés), est coincé entre les géants saoudien et iranien. Une situation géographique doublement problématique pour les Émirats arabes unis, qui s’inquiètent des menées expansionnistes iraniennes tout en craignant le dynamisme de la politique étrangère, la puissance économique et militaire, le poids démographique et l’influence religieuse de Riyad.

La préparation de l’après-pétrole, ainsi que l’environnement régional instable constituent une forte préoccupation pour les Émiratis. Dans ce contexte incertain, Abou Dabi déploie depuis plusieurs années une politique visant à accroître au maximum sa puissance. Cela passe notamment par des projets pour limiter toutes les formes de dépendance, contrer les stratégies de domination des pays voisins et assurer leur sécurité énergétique.

« Armée à la prussienne »
D’où une transformation progressive de leur diplomatie, autrefois discrète et aujourd’hui belliqueuse. S’ils ont été longtemps considérés comme la Suisse du Golfe pour leur stabilité politique et sécuritaire, ainsi que pour leur propension à accueillir des capitaux du monde entier, les EAU donnent une tout autre image d’eux-mêmes depuis que Mohammed Ben Zayed dirige la fédération.

En seulement quelques années, le prince héritier « s’est bâti une armée à la prussienne, avec la coopération des troupes américaine, britannique et française, qui ont leurs bases sur place, mais aussi grâce à l’encadrement de centaines d’anciens commandos colombiens », résume Jeune Afrique.

En effet, craignant le voisin iranien et la contagion des révoltes du Printemps arabe, les Émirats ont commencé à financer la constitution d’une armée privée de combattants dont l’objectif est de mener des opérations spéciales à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, de défendre les pipe-lines et les gratte-ciel contre d’éventuels actes terroristes et de réprimer les révoltes populaires.

Et l’on ne cesse de découvrir les ambitions des EAU dans la région. Une série d’emails de Yousef Al Otaiba, ambassadeur émirien à Washington, ont récemment fuité dans plusieurs médias américains, dont The Intercept, The Huffington Post et The Daily Beast.UAEAmb_edited-1-e1503879767570.jpg

Dans l’un de ces messages, le diplomate multiplie les propos désobligeants à l’égard des dirigeants saoudiens, qu’il qualifie de « sacrément cinglés » (« f***in’ coo coo »). Des dialogues qui suggèrent aussi que le jeune Mohammed Ben Salmane, le nouvel homme fort de l’Arabie saoudite, aurait été placé par les Émiratis. En effet, dans ses échanges de courriel, l’ambassadeur révèle les détails d’une véritable stratégie consistant à dépeindre auprès des Saoudiens et de leurs partenaires un royaume wahhabite en plein déclin et sclérosé par le conservatisme religieux, dont le seul espoir reposerait sur l’ascension fulgurante de l’impétueux prince héritier. Couronnée de succès, cette stratégie permet au diplomate en poste à Washington de présenter Mohammed Ben Salman comme sa « créature », arguant que les deux hommes se verraient jusqu’à trois fois par mois.

« L’impérialisme émirati ! »
Pour sa part, Yousef Al Otaiba évoque sans ambages dans ses mails l’ambition des EAU de consolider leur position de leader dans la région. Interrogé dans l’un des courriers sur les propos tenus par Elliott Abrams, ancien militaire américain proche des milieux néoconservateurs et pro-israéliens, qui annonçait l’avènement d’un « nouveau pouvoir hégémonique, l’impérialisme émirati », l’ambassadeur répond sans équivoque « Eh bien, si les États-Unis ne s’en occupent plus, quelqu’un doit s’assurer que les choses tiennent bien en place ».
Abou Dabi est sans aucun doute conscient de la période délicate que traverse le voisin saoudien. Chute des prix du pétrole, croissance en berne, mécontentement de plus en plus évident de la population… L’avenir de l’Arabie saoudite est sombre et Abou Dabi sent que le moment est enfin venu d’étendre son influence sur la région. La « crise du Golfe », déclenchée inopinément après le déplacement de Donald Trump à Riyad, lui a donné l’occasion tant attendue.

« Dans la tempête qui sévit en ce moment dans le Golfe, Ben Zayed est l’acteur essentiel du siège du Qatar, où il a entraîné les nouveaux dirigeants saoudiens sous son influence », affirme dans les pages de Jeune Afrique Joseph Bahout, chercheur à la Fondation Carnegie de Washington. Le magazine rappelle également que le prince héritier d’Abou Dabi avait demandé aux États-Unis de bombarder les locaux de la chaîne qatarie de télévision Al Jazeera, alors accusée d’être le porte-parole d’Al-Qaïda.

Le regain de tensions au sein du Conseil de coopération du Golfe ne peut que favoriser la stratégie d’Abou Dabi. Devant l’affaiblissement quasi programmé de l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis ont sans doute voulu mettre sur la touche leur rival qatari et s’imposer comme une force hégémonique et l’interlocuteur unique des Occidentaux. Au prix d’une déstabilisation de la région dont les conséquences demeurent inconnues.

Sylvain Bounab

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