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Unesco : comment les pays arabes ont desservi leur cause

Le Qatar, qui aurait dû remporter vendredi dernier la direction générale de l'Unesco, a subi de plein fouet la « crise du Golfe », alors que le fauteuil était promis à un représentant du monde arabe.

Le monde arabe est sorti une nouvelle fois bredouille de l'élection pour la direction générale de l'Unesco. Vendredi 13 octobre, au terme du cinquième tour d'un scrutin débuté le 9 octobre dernier, Audrey Azoulay, ancienne ministre de la Culture de François Hollande, a donc été élue à la tête de l'agence onusienne, coiffant sur le poteau le Qatari Hamad ben Abdoulaziz Al-Kawari, par 30 voix contre 28 sur 58. Douchant, également, l'espoir des pays arabes de voir enfin l'un des leurs diriger la plus haute instance culturelle mondiale, privilège qui leur échappe depuis sa création en 1945. Sauf que cette fois-ci, alors que la direction générale leur était promise, ils ont orchestré eux-mêmes leur défaite.

L'Egypte et le Qatar finalistes

Face à Audrey Azoulay et Hamad Al-Kawari, une troisième candidate pouvait sérieusement prétendre au poste de directrice générale de l'Unesco : l'Egyptienne Mouchira Khattab, ancienne ministre d'Etat chargée de la Famille et militante chevronnée du droit des femmes. Pour beaucoup, c'est même elle qui devait l'emporter et, ainsi, devenir la première femme arabe à diriger le cénacle culturel mondial. La veille du dernier tour de scrutin, elle arrivait d'ailleurs à égalité de voix avec la candidate française, qui finira par l'emporter lors d'un scrutin intermédiaire le vendredi. La voie semblait donc tracée pour que l'ancien ministre qatari de la Culture succède à la Bulgare Irina Bokova, celui-ci misant sur un report des voix pro-Mouchira Khattab en sa faveur.

 

Quand une brouille régionale nuit au panarabisme

Si report des voix il y a bien eu, il a finalement servi Audrey Azoulay. En cause : le ministre égyptien des Affaires étrangères, en déplacement à Paris – siège de l'organisation –, a appelé à voter pour la Française au détriment d'Hamad Al-Kawari. Une balle dans le pied, tirée à bout portant, de tous ceux qui espéraient voir le monde arabo-musulman enfin « remporter l'Unesco ». Et qui s'explique par un contexte régional extrêmement tendu depuis plus de quatre mois. Le 5 juin dernier, l'Arabie saoudite a rompu tout lien diplomatique avec le Qatar, le petit émirat étant accusé de complaisance à l'égard de certains mouvements terroristes et de l'Iran, la bête noire du régime saoudien. Parmi les soutiens de Riyad, outre les Emirats arabes unis (EAU) et le Bahreïn : l'Egypte.

La défaite du candidat qatari à l'élection du 13 octobre dernier ne peut se lire qu'à travers le prisme géopolitique. « Tout sauf le Qatar » a, semble-t-il, été le mot d'ordre chez les partisans de Mouchira Khattab, celle-ci bénéficiant du soutien des pays africains qui en avaient fait « leur » candidate. Une stratégie qui trouve ses racines dans le contexte régional, donc, mais également sur la scène intérieure. Le pouvoir égyptien actuel, né de la destitution du président Mohammed Morsi, issu des Frères musulmans, voit d'un mauvais œil les critiques formulées à son encontre par la chaine satellite qatarie Al-Jazira, qu'il accuse naturellement d'ingérence. En 2011, pourtant, elle avait joué un rôle fondamental dans les « printemps arabes », en relayant les manifestations d'opposants aux anciens régimes d'Afrique du Nord – de la Tunisie à la Libye en passant par l'Egypte.

Le Qatar, victorieux malgré tout

Les reproches adressés à Al-Jazira sont les mêmes au Caire comme à Riyad. Le régime saoudien, en juin dernier, avait expressément demandé à Doha de fermer la chaine, entre autres exigences – balayées d'un revers de manche par les Qataris. La « crise du Golfe », qui s'est matérialisée par la mise en place d'un véritable blocus autour de l'émirat, a forcé ce dernier à prendre des mesures économiques exceptionnelles pour subvenir à ses besoins ainsi qu'à ceux de sa population. Le Qatar a ainsi renforcé des voies maritimes avec le sultanat d'Oman – neutre dans la crise – et aériennes avec la Turquie et l'Iran pour l'acheminement de vivres. Et a, semble-t-il, esquissé une nouvelle carte des relations régionales de la Péninsule arabique.

Un rôle d'architecte que lui ont successivement dénié l'Arabie saoudite, qui avait jusqu'ici la mainmise sur la région – à travers le Conseil de coopération du Golfe (CCG) qui regroupe les pays de la péninsule –, et l'Egypte, qui a appelé à voter contre le Qatar le 13 octobre dernier.

Sauf que, paradoxalement, cet échec des pays arabes à gouverner la culture mondiale pourrait s'accompagner d'une victoire, celle de Doha, qui ne cesse, ces dernières années, de faire du pied au reste du monde. Le but : prouver que l'émirat est un Etat fréquentable qui cherche à se démarquer de ses voisins – au premier rang desquels les Saoudiens. Entre l'agresseur et l'agressé, les diplomaties penchent davantage vers le second. Et si le Qatar n'occupera pas, cette fois-ci, la direction générale de l'Unesco, il pourra se consoler avec l'organisation de la Coupe du monde de football en 2022. Un événement sportif et culturel que lui envient déjà Riyad et Le Caire.  

 

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