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La Turquie d’Erdogan sur tous les fronts diplomatiques

Statut de Jérusalem, crise diplomatique au Qatar, sortie du conflit syrien : la diplomatie turque, menée par un Erdogan plus volontariste que jamais, gagne des points dans une région en pleine recomposition stratégique.

« Ô Trump, que fais-tu ? » : à l’unisson de la communauté internationale, Recep Tayyip Erdogan, le président turc, a condamné la décision du président américain de reconnaître Jérusalem comme capitale de l’État d’Israël. À la suite de quoi, le chef d’État turc a entrepris un véritable marathon téléphonique, joignant ses homologues russe, français, allemand, anglais... et même le Pape.

 

Mais la crise diplomatique déclenchée par l’irascible hôte de la Maison-Blanche a surtout permis à Erdogan de s’affirmer comme l’une des grandes voix du monde musulman. Le président turc a ainsi convié les leaders de 57 pays musulmans à Istanbul, mercredi 13 décembre, pour assister à une réunion extraordinaire de l’Organisation de coopération islamique (OCI), dont Ankara assure actuellement la présidence tournante.

 

Une manière « d’organiser une action commune », mais surtout, pour le dirigeant turc, d’assoir son ascendant sur un Moyen-Orient plus déstabilisé que jamais. Et, « last but not least », de damer le pion à l’Arabie saoudite, en perte d’influence régionale à cause de son rapprochement avec Israël et Washington. En prenant la tête de la fronde musulmane face à Washington et Riyad, Erdogan s’affirme en leader d’un monde islamique qui entend bien bousculer statu quo et positions acquises.

 

Avec le Qatar, la Turquie tourne la crise diplomatique à sa faveur

 

Le rapprochement de la Turquie et du Qatar s’inscrit dans cette dynamique de recomposition régionale. Alors que le minuscule émirat est sous le coup d’un blocus unilatéralement décrété par l’Arabie et ses alliés (Égypte, Bahreïn et Émirats arabes unis) depuis le 5 juin dernier, Erdogan a pris le parti de Doha. Avec l’Iran voisin, les deux pays ont récemment signé un protocole de renforcement de leurs liens diplomatiques et commerciaux, afin de briser l’isolement diplomatique dont souffre, sans raison, le Qatar.

 

Car rien n’y fait : Doha a beau nier les accusations du « quartet » quant à de prétendus liens avec l’islamisme radical et le terrorisme, le quartet s’enferme dans un mutisme coupable. « Il n’est dans l’intérêt de personne que cette crise se prolonge davantage », avait pourtant déclaré en juillet dernier le président turc, à l’issue d’une première tournée dans le Golfe destinée à apaiser les tensions. Le soutien d’Ankara passe également par la présence sur le sol qatari d’une base militaire turque, forte de 3 000 soldats. La Turquie a aussi envoyé plusieurs cargaisons de denrées alimentaires au Qatar depuis le début de la crise.

 

Louant le « bon sens » dont a fait preuve l’émir du Qatar, le cheikh Tamin ben Hamad Al-Thani, Recep Tayyip Erdogan a réitéré son soutien à Doha au milieu du mois de novembre. Lors d’une seconde visite à Doha, il a promis de poursuivre son aide militaire et indiqué que le secteur privé turc était prêt à aider son allié à poursuivre les gigantesques travaux de préparation de la Coupe du Monde de football, qui se tiendra au Qatar en 2022.

 

Et si le blocus décidé par Riyad se retournait finalement contre ses instigateurs ? On en prend le chemin, tant les efforts déployés par le quartet semblent n’avoir en rien entamé la volonté du Qatar de poursuivre une politique étrangère indépendante de ses puissants rivaux : rencontres diplomatiques de haut niveau, signature de nouveaux contrats d’armement avec la France (24 avions Rafales), refus d’honorer les exigences délirantes de l’Arabie saoudite, comme celle demandant à la chaîne Al Jazeera de cesser d’émettre, rapprochement discontinu avec l’Iran... « Indubitablement, analyse l’universitaire et spécialiste du Qatar Victor Valentini, le blocus imposé par les pays du Quartet semble inopérant face à la capacité de résilience économique du micro-État ».

 

Erdogan à la manœuvre en Syrie

 

Conflit israélo-palestinien, Qatar : l’activisme diplomatique turc semble donc payer. Jusqu’au théâtre syrien, avec lequel le pays partage une frontière. Sur tous les fronts, le président Erdogan a donc été convié, fin novembre, par Vladimir Poutine à une réunion pour « œuvrer au règlement du conflit à long terme ». Il s’agissait, en présence de l’iranien Hassan Rohani, de discuter de l’après-guerre. La Turquie, qui soutenait pourtant les groupes rebelles et militait pour le départ du boucher de Damas, Bachar al-Assad, reste donc au centre du jeu diplomatique.

 

C’est du moins ce que semble penser le maître de Moscou, allié indéfectible de Damas et artisan du processus d’Astana, du nom de la capitale kazakhe, qui a permis la mise en place de quatre « zones de désescalade » sur le territoire syrien. Les dirigeants russe, turc et iranien se sont mis d’accord sur la tenue prochaine d’un « congrès national syrien », qui devrait rassembler autour de la même table pouvoir et opposition syrienne. Et Erdogan de plaider pour un « accord acceptable pour le peuple syrien ». Presque un an et demi après la tentative avortée de coup d’État, le président turc semble donc faire de l’activisme diplomatique un instrument de puissance renouvelée. Avec un certain succès.

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