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Jerada, la ville oubliée du Maroc

Jerada, ancien centre minier opulent de l’Ouest marocain, traverse une crise socioéconomique profonde. Un mouvement de contestation sociale agite la ville depuis le 22 décembre dernier pour dénoncer les conditions de vie devenues impossibles dans cette ville oubliée du reste du pays.

« L’appel de Jerada a été entendu ». En ces quelques mots, Rabat a voulu apaiser les esprits échauffés des habitants de Jerada, une ville située au nord-est du Maroc. Un mouvement social d’indignation agite en effet la ville depuis la mort de deux jeunes — Houcine et Jedouane — dans une mine clandestine de charbon. Les manifestants avaient organisé un « vendredi de la colère », le 29 décembre dernier (huitième jour consécutif de protestations), dénonçant la précarité et l’absence de perspectives d’emploi.

La ville frontalière de l’Algérie paye en effet un lourd tribut au chômage et à la pauvreté depuis la fermeture de sa principale mine de charbon il y a quinze ans (elle employait pas moins de 9 000 personnes). Dans cette « silicose valley » — un nom inspiré par la maladie tristement courante chez les travailleurs de mines — les conditions de travail sont devenues invivables. L’État marocain estime à 2 000 le nombre de personnes atteintes de cette maladie. Les acteurs sociaux parlent, eux, de 6 000 malades dans la ville.

Et les moyens de traitement de la maladie manquent cruellement. À ce propos, Abdelwahab Houmani, président de la Confédération démocratique du travail (CDT) expliquait avec éloquence : « Les jeunes travaillent dans les mines illégales, les femmes qui trient le charbon, et tous sont exploités par les empereurs du commerce du charbon, tous souffrent de la silicose et ne bénéficient d’aucun système de sécurité sociale. »

 L’essor d’une économie clandestine

Pour faire face à un taux de chômage ahurissant (24 %), les représentants de l’État ont toléré l’exploitation artisanale illégale, sans les garanties sociales et sanitaires d’une activité légales. Les salaires, eux aussi, ont pâti de cette mutation de l’activité légale en exploitation clandestine. De fait, depuis des années, les grandes fortunes locales avaient organisé en catimini une exploitation à bas coût du charbon dans des puits de mine officiellement fermés. On estime qu’entre 1 000 et 3 000 mineurs clandestins continuent à extraire du charbon à l’heure actuelle.

Seulement, ce travail « au noir », en plus d’être très dangereux, n’assurait pas de revenus suffisants pour de nombreuses familles. Aussi, depuis trois mois les habitants de Jerada ont arrêté de payer leurs factures d’eau et d’électricité en signe de protestation. Face à cette première crise, l’État a prévu de « renforcer le contrôle des détenteurs de permis d’exploitation » des mines de charbon. Mais le décès des deux jeunes mineurs aura coupé court aux grandes promesses de Rabat et a obligé l’État à prendre ses responsabilités au lieu de regarder ailleurs.

Quel futur pour Jerada ?

Une page qui semble se tourner à l’aune de la contestation des dernières semaines. La région de Jerada « a besoin d’une attention particulière », a reconnu le ministre de l’Énergie Aziz Rebbah, en visite dans la ville. Ce dernier a promis, dans un communiqué « un nouveau plan de développement participatif pour créer des emplois » et une « nouvelle cartographie » des ressources minières potentiellement exploitables. Après avoir fermé les mines, l’État semble donc avoir compris qu’elles représentent l’unique source de revenus pour une part considérable de la population, et qu’il faut à ce titre accompagner et encadrer leur exploitation plutôt que de l’interdire.

À long terme, cependant, cette exploitation ne peut représenter la seule perspective pour Jerada. À mesure que des efforts climatiques se déploient dans le monde, le recours au charbon va décroitre. Aussi, la ressource fossile n’est pas intarissable. À charge de l’état de développer des alternatives pour les générations à venir — certains secteurs sont très dynamiques, comme l’énergie solaire et les TIC — tant en termes d’emploi que d’éducation. Jerada a besoin d’être accompagnée, pas ignorée. La route de la reconversion est longue, mais le fait que Rabat ait reconnu la détresse de ses habitants est un signal encourageant. Jerada n’est plus la ville oubliée du Maroc.

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